Jean-Paul Cheylan : un sacré bonhomme nous a quittés

| 21 septembre 2018

Catégorie: Cartographie, Open Data, Portraits, Recherche

Jean-Paul Cheylan est décédé début août. Ancien chercheur au CNRS, il a toujours défendu le rapprochement entre les sciences sociales et de l’ingénieur. Précurseur et rassembleur, ce chercheur hors normes était un homme d’exception.

Jean-Paul Cheylan

Jean-Paul Cheylan

 « Avec ma gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec… », la chanson de Georges Moustaqui s’impose à l’heure d’évoquer Jean-Paul Cheylan. Cheveux en pétard, pull coloré, clope roulée au bec, accent du Sud rocailleux et tutoiement facile, on le voyait plus berger au milieu de ses moutons, que grand penseur des SIG. Il faut dire qu’à ses yeux, moutons et géomatique n’avaient rien d’incompatible, au contraire. « Je me souviens de ces histoires de moutons, s’amuse Michel Mainguenaud, Professeur des universités en détachement au rectorat de Besançon, qui a fondé avec lui le premier groupement des chercheurs en géomatique en 1988, à des millions d’années-lumière de mes préoccupations. Je ne savais pas que le métier de berger était si compliqué : passer au bon endroit, pas trop souvent… il nous posait plein de problèmes de représentation spatiale, de graphes de déplacements. Moi, le citadin expert en informatique, il m’amenait vers des problématiques incompréhensibles au premier abord. Il m’a beaucoup fait réfléchir. »

Un précurseur

Venu de l’architecture et de l’urbanisme (il obtient son diplôme d’architecte DPLG en 1973), Jean-Paul Cheylan s’intéresse aux bases de données géographiques à l’occasion de sa thèse en géographie urbaine, soutenue en 1978 à Montpellier. Très vite, il entre au CNRS dans un laboratoire d’informatique pour les Sciences de l’Homme et travaille à la constitution d’un SIG. Il participe ensuite à la création de la Maison de la géographie et du GIP Reclus au milieu des années quatre-vingt. De l’urbain à la géographie électorale puis au monde rural, son regard se pose sur de nombreuses problématiques, toujours soucieux d’ancrer la technique dans le concret et dans la société. « C’est grâce à lui que j’ai senti que je pouvais avoir ma place dans la géographie. J’arrivais des sciences formelles. Lui, il y mettait de la chair » se souvient Hélène Mathian.

Ses travaux sur la modélisation et la représentation des données spatio-temporelles ont été fondamentaux pour beaucoup de chercheurs et le numéro spécial de la Revue Internationale de Géomatique qu’il a dirigé sur la représentation de l’espace et du temps dans les SIG en 1999 a fait date. « Dans ses articles et dans les ouvrages sur le sujet auquel il a participé, il y a des choses qui n’ont pas pris une ride » rappelle Didier Josselin, directeur de recherche. « Il a toujours été sur des franges très innovantes » renchérit Hélène Mathian, ingénieure CNRS, qui l’a souvent côtoyé sur les problématiques de représentations dynamiques.

C’est à l’unité mixte de recherche ESPACE, entre Montpellier et Avignon, qu’il a fait une bonne partie de sa carrière, avec un détachement au CIRAD pendant plusieurs années. De l’urbain au rural, il est passé au développement local et aux démarches participatives, faisant toujours le lien entre problématiques techniques et sociales.

Un rassembleur

Très tôt, Jean-Paul Cheylan s’est mobilisé pour que les chercheurs en informatique et en géographie se retrouvent autour de ce nouveau champ qu’était la géomatique. Et Ici comme ailleurs, il ne ménage pas sa peine. Dès 1988, il crée avec Pierre Dumolard, Robert Jeansoulin et Michel Mainguenaud une coordination spontanée de chercheurs, baptisée Cassini, qui deviendra en 1992 un véritable groupement de recherche, reconnu par le CNRS et évoluera au cours des années pour devenir aujourd’hui le GDR MAGIS, qui regroupe pas moins de cinquante laboratoires de recherche. Afin de donner aux travaux de recherche sur le sujet leurs lettres de noblesse, il fonde la Revue Internationale de Géomatique, première et unique revue scientifique en langue française sur le sujet dès 1991. « Instaurer maintenant un lieu de débat au moment où les positions ne sont pas encore figées me semblait important, écrivait Jean-Paul Cheylan dans l’un des premiers éditoriaux de la revue, lançant l’idée du groupement de chercheurs. Nous invitons tous les acteurs du domaine, ceux qui s’y reconnaissent, à participer à cette aventure somme toute un peu aventureuse. » Il a beaucoup œuvré pour ce collectif, présent à chaque réunion ou colloque, impliqué dans de nombreux programmes de recherche transversaux, soutenant les jeunes chercheurs et encadrant de nombreuses thèses.

Un homme engagé

Mais Jean-Paul Cheylan était également un homme d’engagement. Sa vision même de la recherche était engagée. Disciple de la recherche-action, il s’est beaucoup intéressé à la mobilisation possible des outils géomatique dans la concertation et la participation publique.

L’institution de la recherche a été difficile à vivre pour ce chercheur hors normes, et Jean-Paul Cheylan n’a jamais été à l’aise avec « le système ». « Le politiquement correct, c’était pas son truc » résume Lahouari Kaddouri, aujourd’hui à la tête de LK Spatialist. Direct, capable de coups de gueule, il n’hésitait pas à déranger au nom de l’implication sociale des sciences.

« Un amoureux de la terre, de la nature et des gens, ajoute son ancien thésard. Il mettait son expertise au service des sociétés avec une approche sociale dans tous les contextes locaux. Jamais cette expertise n’imposait quoi que ce soit. Les degrés de liberté des populations, qui utilisaient son expertise et les outils d’aide à la décision qu’ils mettaient à leur disposition, étaient incommensurables. C’est le plus important enseignement que j’ai appris de ce maître à penser parfois très éloigné des pensées, des savoir-faire et des faire savoir d’une pensée souvent trop formatée à l’occidentale. »

Un grand humaniste

Son engagement était également associatif. Amoureux du désert, des hommes et des femmes qui le peuplent, il a partagé son temps entre le Maroc et le pays Dignois, où il était établi depuis plusieurs années. Avec son association Agharas Il a d’ailleurs réalisé un documentaire sur les greniers de falaise d’Aoujgal.

Même à bout de souffle, malheureusement au sens propre, Jean-Paul Cheylan est resté très engagé dans la vie locale et dans sa région à sa retraite. Président de l’université populaire rurale ouverte des Alpes de Haute Provence, actif dans la Ligue de l’enseignement, au conseil de développement du pays dignois et dans plusieurs associations, il a œuvré pour les sans papiers, pour le développement des jardins partagés et de la permaculture, pour l’éveil à la musique et à l’environnement… et la liste est loin d’être exhaustive.

OpenStreetMap le passionnait et il lui arrivait de faire une apparition aux réunions du CRIGE PACA pour insister sur la nécessité de disposer de données ouvertes et adéquates pour soutenir les projets citoyens. Dernièrement, malgré son insuffisance respiratoire, il travaillait à la création d’un verger de fruits oubliés avec sa compagne Liliane.

« C’était un homme de passions et il savait les transmettre » se souvient Rony Gal, PDG d’Esri France avec qui il a beaucoup échangé. Toujours constructif, prêt à discuter, allant directement au fond des choses, ne prenant jamais personne de haut mais exigeant intellectuellement, Jean-Paul Cheylan a marqué tous ceux qui l’ont côtoyé. « J’ai eu peu de pères, mais Jean-Paul en faisait partie » avoue Hélène Mathian. Aujourd’hui, elle n’est pas la seule à se sentir orpheline.

Éclairant, brillant, humaniste, sympathique, sensible, provocateur mais jamais méchant… La communauté géomatique a vraiment perdu un grand bonhomme.

 

 

Une interview de Jean-Paul Cheylan qui date de 2013

 

 

 

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