De la souris au pinceau avec Alain, « Globe Sauter »

| 5 septembre 2019 | 1 commentaire

Catégorie: 3D, Cartographie, Entreprises, Grand public, Livres, Arts, Expos, Portraits, Utilisateurs

À l’heure du numérique, Alain Sauter a quitté la géomatique pour se lancer dans la fabrication artisanale de globes terrestres. Désormais, c’est avec du plâtre et des pinceaux qu’il dessine le monde. Le succès est au rendez-vous.

Alain Sauter

Alain Sauter

« Je n’étais pas très bon à l’école » avoue sans peine Alain Sauter, plutôt fier de son parcours atypique. Après un bac agricole, il quitte son Alsace natale pour la Franche Comté et un BTS sur la gestion des espaces naturels. Il commence à s’initier aux SIG en autodidacte à l’aide de licences pirates avant de découvrir la toute première version de QGIS. Car si Alain Sauter a besoin de nature, il a également un côté geek et les SIG l’intéressent rapidement. « Il n’y avait pas de poste pérenne intéressant à la fin du BTS, que des contrats Natura 2000 de 3 mois. » Du coup, il choisit de continuer ses études. Il enchaîne un IUP d’aménagement du territoire puis un DEA, avant de se lancer dans une thèse à l’Université de Besançon sur l’évaluation du paysage dans les politiques publiques. « L’approche était très quantitative, il s’agissait de trouver des indicateurs permettant d’évaluer l’impact paysager des politiques publiques. » Une fois sa thèse achevée en 2012, il part avec sa femme pour trois mois en Asie, histoire de se remettre. Il est à Katmandou lorsqu’un ami lui apprend que les dossiers d’enseignants-chercheurs doivent être rendus sous huitaine. Tout le monde l’aide à distance et sa candidature est retenue à Paris I. Tant pis, il fera les allers-retours entre Besançon où il s’est installé et la capitale. « J’ai enseigné essentiellement les SIG, un peu la cartographie statistique tout en gardant un œil sur le paysage grâce à quelques cours à l’école du paysage de Versailles. »

Un globe qui lui fait tourner la tête

Alain Sauter installe son atelier dans sa maison à Besançon

Alain Sauter installe son atelier dans sa maison à Besançon

En 2014, à la faveur d’un reportage à la télévision, il découvre l’équipe de Bellerby and Co, derniers fabricants de globes installés à Londres. « Je ne m’étais jamais demandé comment on fabriquait des globes, mais ce que j’ai vu m’a fasciné. Ça a vraiment été une révélation ! » Le sujet touche plusieurs cordes sensibles chez le jeune géographe : le souvenir de l’atelier de la maison familiale où il aidait son père à réparer des meubles, celui des cahiers de croquis de paysage qu’il réalisait pendant ses études, l’attrait pour une géographie qui se prend à pleines mains au lieu de se diluer dans l’éther d’Internet… Il se lance un premier défi : fabriquer un globe. « Il m’a fallu 18 mois pour présenter quelque chose de potable à mes amis. J’avais tout à apprendre. » Soirs et week-end, il reconstitue l’histoire d’un métier oublié. Il essaye différentes techniques de fabrication, contacte l’équipe anglaise ainsi que Colombus, un fabricant allemand qui se contentent de lui souhaiter bonne chance. Alain s’accroche et finit même par quitter son poste d’enseignant-chercheur en juin 2018, bénéficiant d’une indemnité confortable de départ volontaire, une première pour l’université.

« Il y a plusieurs étapes dans la fabrication. Fabriquer une boule bien ronde en plâtre n’est pas simple. » Chaque globe est composé de deux demi-sphères creuses en plâtre. « J’ai choisi le plâtre car je voulais que l’objet final ait du poids. J’utilise des moules puis je gratte les défauts à l’aide d’un gabarit courbe. »

Couleurs, taille, orientation... chaque globe est personnalisable

Couleurs, taille, orientation… chaque globe est personnalisable

Tentatives de déprojection

Comment mettre une mappemonde sur un globe ? Alain Sauter a beau tourner les SIG dans tous les sens, explorer les outils 3D, il ne trouve pas la solution. Historiquement, les fabricants de globe utilisaient des fuseaux découpés et dessinés, mais les derniers, conservés pieusement à la Bibliothèque Nationale, datent du milieu du XIXe. C’est finalement dans les archives de l’école de la Marine de Marseille qu’il trouve la description des formules permettant de passer d’une carte de Mercator à une série de fuseaux. « Il faut beaucoup de sinus et de cosinus, mais j’ai réussi à écrire des petits programmes en Python permettant de déprojeter des couches géographiques en Mercator sur les fuseaux. » Se pose également la question du fond de carte. « Je voulais une carte à jour mais pas trop surchargée, qui montre les frontières, les villes mais qui fasse avant tout rêver. La sélection a été toute une épreuve. » OpenStreetMap et Natural Earth servent de base, mais il faut élaguer, enlever des noms. « Après avoir essayé différentes approches systématiques, j’ai utilisé le classement de Naturel Earth, sur lequel j’ai ajouté les noms qui me semblaient indispensables. Il y a eu beaucoup de discussions avec mes amis. » La sélection change avec chaque échelle de globe et pose des problèmes inédits de mise en forme. À l’aide de son imprimante Epson grand format, il imprime ses fuseaux, qu’il assemble et colle avec une grande précision. « Nous sommes en volume, ce qui veut dire que tout est multiplié par le nombre Pi. La moindre erreur de calage se voit. » Vient ensuite l’étape ultime de la mise en couleur, puis le verni. Muni de deux pinceaux, l’un pour peindre et l’autre pour éviter les coulures, Alain sauter réalise des lavis qui donnent envie de plonger dans les océans et de grimper aux montagnes. Papier, colle, pigments, encres de l’imprimante, poudre de plâtre… tout a été choisi avec soin et vient de France.

Chaque globe est peint à la main

Chaque globe est peint à la main

Tout le monde veut son globe

En deux ans, Alain Sauter a fabriqué près de 200 globes de 21, 32 ou 50 cm de diamètre. Il travaille sur un premier modèle de 80 cm qui pèsera une vingtaine de kilos. Les journalistes l’adorent et les clients doivent désormais être patients. Offerts en cadeau de mariage, de départ en retraite, de naissance, achetés par des passionnés qui se font plaisir… il y en a pour toutes les bourses, de 250 à 8 000 €. « J’ai même eu quelques commandes de collectivités, pour des jumelages ». Car chaque globe est personnalisable, et chacun peut demander qui soit porté son village de naissance, les traces de son grand-père ou de son dernier voyage. « Une amie géographe m’a même demandé d’inverser les pôles ! ». Sa commande la plus originale devrait sortir sur les écrans français d’ici peu. Il a réalisé une série de globes en verre pour le film qui décrit la vie de l’explorateur norvégien Roald Amundsen, réalisé par Espen Sandberg. « Le globe terrestre remplace la boule d’une lampe à pétrole. Les verres ont été soufflés en Moravie. Il fallait qu’éteint, le globe ressemble à de l’opaline mais que le monde s’y dessine une fois allumé. En plus, j’ai dû en fabriquer plusieurs pour le tournage car à un moment, il explose en mille morceaux ! »

Avec un carnet de commandes plein pour les six prochains mois et de nouvelles idées plein la tête (il prépare un globe céleste ainsi qu’un globe lunaire, aimerait se lancer dans un planétarium ou dessiner des mondes imaginaires), Alain Sauter a parfaitement réussi sa reconversion, trop bien même. L’aide de sa femme n’est plus suffisante et il accueillera bientôt un collaborateur. Pourquoi un tel succès ? Au-delà de la mode du « slow made », du « made in France » et du 100 % recyclable ou biodégradable, les globes d’Alain Sauter nous renvoient aux sphères lumineuses pleines de promesses de notre enfance, ils parlent à l’explorateur qui sommeille en chacun de nous, ils rendent au monde trop complexe et illisible sa douce rondeur. Bref, ils nous invitent à la rêverie !

Le site web de Globe Sauter : https://www.globesauter.fr/

La bande annonce sur film sur Amundsen (Vous y verrez le globe !)

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Commentaires (1)

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  1. helene.deboissezon@cnes.fr dit :

    poétique, inspirant, de l’artisanat qui est de l’art. merci !

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